Varennes et la Terreur

Varennes et la TerreurCe mois-ci a été publié un ouvrage de l’historien américain Timoty Tackett intitulé Le Roi s’enfuit. Varennes et l’origine de la Terreur*. L’auteur montre comment la fuite de Louis XVI en juin 1791 est un élément déterminant dans l’instauration de la Terreur.

On sait que la fuite du roi en juin 1791, stoppée à Varennes, a marqué un tournant dans les relations entre Louis XVI et la Révolution, et a traduit l’échec de la monarchie constitutionnelle. Aujourd’hui, Timothy Tackett, avec son dernier livre, Le Roi s’enfuit, nous montre que cet événement ouvrait aussi la voie à la Terreur.

LE DOUBLE JEU DE LOUIS XVI

La démonstration de l’historien américain, déjà auteur de plusieurs livres sur la Révolution, s’organise autour de deux axes : le premier vise à montrer l’impact que la fuite du roi a eu sur la nation ; le second réinscrit l’événement dans le déroulement de la Révolution et tout particulièrement dans l’apparition de la Terreur.

Le premier chapitre expose l’échec de la fuite, lorsque celle-ci prend fin à Varennes où l’épicier Sauce refuse de laisser continuer la famille royale. Les changements profonds intervenus depuis 1789 expliquent son attitude.

Des changements que Louis XVI n’a pas voulu intégrer. Pour lui, et parce qu’il a été éduqué comme un futur monarque de droit divin, il ne saurait y avoir de monarchie autre qu’absolue. D’où le double jeu qu’il mène depuis 1789 et qui le pousse à prendre la fuite en juin 1791 dans l’espoir de terminer la Révolution en retrouvant toutes ses prérogatives. Mais cette fuite, reconstituée dans le troisième chapitre, échoue à Varennes.

Dans les trois chapitres suivants, Timothy Tackett se livre à une analyse de la répercussion qu’a eue la nouvelle de la fuite de Louis XVI en France, d’abord à Paris, ensuite en province.

À Paris, l’atmosphère était déjà tendue en raison de la mauvaise conjoncture économique, des rumeurs faisant état de complots contre-révolutionnaires et de la présence des prêtres réfractaires (1). Les émeutes ne sont pas rares. Autrement dit, à la veille de la fuite royale, Paris est au bord de l’explosion. À l’annonce de la nouvelle, les symboles de la royauté sont détruits et l’hostilité vis-à-vis de l’Assemblée nationale, considérée comme l’instigatrice d’un complot, grandit. Bailly, le maire de Paris, et La Fayette, le commandant de la Garde nationale, sont tenus pour responsables.

Par ailleurs, pour les députés qui, depuis deux ans, travaillent à finir la Révolution par l’élaboration d’une monarchie constitutionnelle, la fuite de Louis XVI constitue un échec cuisant. Ils sont consternés lorsqu’ils prennent connaissance de la lettre laissée par le monarque avant de partir et dans laquelle il rejetait clairement toutes les réformes faites depuis 1789. La Constituante prend alors toute une série de mesures sans l’approbation du roi – et pour cause : celui-ci n’est plus à Paris ! Ces mesures sont justifiées par la nécessité. Et c’est ainsi la Terreur est préfigurée : car deux ans plus tard, le gouvernement argumentera de la même manière, justifiant la dictature par les circonstances « exceptionnelles ».

LE MOT « SUSPECT » ENTRE DANS LE VOCABULAIRE ADMINISTRATIF

En province, l’annonce de la fuite du roi provoque aussi une vive émotion. La peur s’empare des Français, en particulier de ceux qui vivent dans les villes susceptibles d’être envahies par des armées étrangères hostiles à la Révolution : les villes côtières et les villes proches des frontières. Mais à la crainte de l’invasion étrangère vient s’ajouter la peur de l’ennemi « de l’intérieur », c’est-à-dire la noblesse et le clergé. Là encore, c’est la même peur qui se retrouvera deux ans plus tard au moment de la Terreur… Et les autorités locales prennent des mesures « exceptionnelles », vu les circonstances,dirigées contre les « ennemis de l’intérieur » mais violant la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. Surtout, c’est à ce moment-là qu’entre dans le vocabulaire administratif un mot qui sera très répandu sous la Terreur – et qui fera même l’objet d’une loi en 1793 – : le « suspect ». Un mot d’autant plus dangereux qu’il est flou et qu’il peut désigner n’importe qui : de simples paroles peuvent vous mener en prison… Ainsi, avec la fuite de Louis XVI, apparaissent les signes avant-coureurs de la Terreur.

Dans le chapitre sept, l’auteur note qu’avec Varennes, c’est la popularité du roi qui est morte. Un jugement dépréciatif est porté sur Louis XVI, considéré comme un « traître », un « parjure »… En revanche, les députés, en province, sont l’objet d’un grand respect et bénéficient du soutien des Français. La République est rejetée car on a peur du chaos que le changement de régime pourrait engendrer.

Un huitième et dernier chapitre s’intéresse aux « mois et aux ans qui suivirent » la fuite du roi. Une vague de répression s’abat sur Paris après la fusillade du Champ-de-Mars. L’auteur cite Cochon de l’Apparent : « Des circonstances extraordinaires et des moments de crise où le salut de l’Etat est en danger peuvent quelques fois nécessiter les détentions illégales. » Des circonstances exceptionnelles appellent des mesures exceptionnelles : ce sera le raisonnement effectué en 1793 pour justifier la Terreur… La paranoïa s’est emparée des députés, la peur de l’ennemi intérieur est généralisée.

L’Assemblée achève son travail dans la précipitation et la Constitution est terminée le 3 septembre 1791. Le roi l’accepte quelques jours plus tard. Les Français sont très inquiets, et avec raison puisque Louis XVI a repris sa correspondance avec l’étranger. La déclaration de guerre d’avril 1792 précipitera la fin de la monarchie. La Ire république sera proclamée en septembre 1792, le roi jugé et exécuté le 21 janvier 1793. La Terreur sera « mise à l’ordre du jour » le 5 septembre suivant.

Tackett résume son propos dans sa conclusion. Mettant en garde contre une explication linéaire des événements, il ne fait pas de la fuite de Louis XVI la cause directe du développement de la violence d’Etat en 1793-1794. Mais il rappelle qu’elle a produit un grand traumatisme sur la population, qu’elle a renforcé l’argumentation des tenants de la conspiration contre-révolutionnaire et qu’elle a entraîné une paranoïa qui a amené, dans les semaines suivantes, a violer les droits de l’homme, préfigurant la Terreur. En définitive, la fuite du roi a profondément transformé le climat social et politique de la France, ouvrant une vie dangereuse vers l’avenir.

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Notes :
* TACKETT (Timoty), Le Roi s’enfuit. Varennes à l’origine de la Terreur, traduit de l’américain par Alain Spiess, préface de Michel Vovelle, Paris, La Découverte, 2004.

(1) On désigne sous ce nom les prêtres ayant refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé, élaborée en 1791, qui faisait des membres de ce dernier des salariés de l’Etat, c’est-à-dire des fonctionnaires.

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