« Le Dimanche de Bouvines » de Georges Duby

Le dimanche de BouvinesPublié en 1973, ce livre traite d’une journée : une bataille, un fait politique marquant. Mais les apparences sont trompeuses : cet ouvrage est bien plus que cela. Il concilie en fait l’esprit des Annales avec l’histoire événementielle.

Georges Duby est né en 1919. Passionné de géographie dans un premier temps, il suit des études d’histoire et de géographie à Lyon. Il s’oriente rapidement vers l’histoire économique et sociale du Moyen Age. Agrégé d’histoire en 1942, il soutient, à Besançon, sa thèse consacrée à la société en Mâconnais aux XIe et XIIe siècles. Après Lyon et Besançon, c’est à Aix-en-Provence qu’il continue ses recherches et où il crée un foyer d’études renommé. Il est élu au Collège de France en 1970 puis à l’Académie française en 1987. Ce grand médiéviste, qui s’est inscrit dans l’école des Annales, s’est de plus en plus intéressé aux systèmes idéologiques et aux représentations que la société se fait d’elle-même.

La bataille

Le Dimanche de Bouvines, paru en 1973, est né de la proposition faite en 1968 à Georges Duby d’écrire le livre consacré à la bataille de Bouvines dans la collection de Gallimard « Trente journées qui ont fait la France ». L’ouvrage se divise en trois parties.

La première est intitulée « L’événement ». Georges Duby y fait le point sur les faits. Le 27 juillet 1214, le roi de France Philippe Auguste, ses chevaliers et les milices communales affrontent l’empereur allemand du Saint Empire germanique Otton IV, allié du roi d’Angleterre Jean sans Terre, et soutenu par Guillaume, comte de Salisbury, ainsi que par deux grands vassaux français, Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et Ferrand, comte de Flandre.

Dans un premier chapitre, « Mise en scène », l’auteur présente le contexte politique général. L’enjeu de la bataille pour le roi de France est de réduire la puissance du roi d’Angleterre qui se trouve à la tête d’une vaste coalition féodale qui couvre tout l’ouest de la France, depuis l’Aquitaine jusqu’à la Normandie. En effet, en 1202, Philippe Auguste confisqua la Normandie à Jean sans Terre puis la conquit deux ans plus tard. Depuis ce moment, le roi d’Angleterre cherchait à rassembler tous ceux qui avaient des motifs d’hostilité envers le roi de France. Renaud de Dammartin, pourtant ami et protégé de Philippe Auguste, est un perpétuel mécontent et trahit ce dernier, tout comme le comte de Flandre. Quant à Otton, il a été excommunié en 1210 et Philippe Auguste soutient son concurrent, le jeune Frédéric de Hohenstaufen. Jean sans Terre lui aussi est excommunié en 1212.

La coalition applique un plan d’encerclement : Jean sans Terre doit attaquer en Aquitaine tandis que l’empereur doit mener ses troupes au nord. Le 2 juillet 1214, le roi d’Angleterre est battu. Philippe Auguste n’à plus qu’à livrer bataille contre l’empereur et ses alliés.

Dans un second chapitre, « La journée », Georges Duby livre la traduction du texte de Guillaume le Breton, chapelain de Philippe Auguste qui a assisté à la bataille. Le texte, la Philippide, est un texte en prose qui relate le combat. Les acteurs principaux sont divisés en deux camps : les « bons » et les « mauvais ». Les « bons » sont Philippe Auguste et ses cousins germains ainsi que plusieurs comtes alliés. Les « mauvais », ce sont les excommuniés, Otton IV, allié du roi d’Angleterre, et les fêlons, ceux qui ont trahi le roi de France.

Le récit de Guillaume le Breton nous donne à voir un combat épique, livré près d’un pont, à Bouvines, à une dizaine de kilomètres au sud-est de Lille. L’armée du roi de France doit répondre à une attaque impie de l’empereur, qui a osé attaqué un dimanche (d’où le titre de l’ouvrage) : les premières lignes du livre sont célèbres : « L’année 1214, le 27 juillet tombait un dimanche. Le dimanche est le jour du Seigneur. On le lui doit tout entier. » Les comtes ennemis, Ferrand de Flandre et Renaud de Boulogne, sont faits prisonniers ; Otton IV doit s’enfuir ; la victoire de Philippe Auguste est totale. Elle assure l’hégémonie capétienne en France et en Occident.

Un jugement de Dieu

Une deuxième partie est intitulée « Commentaire ». Quatre chapitres la subdivisent : « La paix », « La guerre », « La bataille » et « La victoire ». Dans cette partie, l’auteur délaisse l’événement pour se livrer à une analyse sociologique de la guerre au XIIe et au début du XIIIe siècle. Duby fait appel, en particulier, à l’histoire des mentalités.

Il évoque le rôle de l’Eglise, qui est partout présente et imprègne tout, y compris la guerre et la bataille. La guerre est le déchaînement du corps tandis que l’esprit est source de paix. Mais Dieu étant aussi un chef militaire, la guerre est nécessaire quand il s’agit de défendre l’Eglise, et juste lorsqu’elle est menée par un roi sacré. La lutte contre les mécréants est ainsi justifiée. En outre, le respect de la trêve de Dieu est très important : il est interdit de se battre les jeudi, vendredi et samedi, en plus du dimanche.

La bataille devient un duel car elle est considérée comme une ordalie, c’est-à-dire un jugement de Dieu. La victoire est celle d’un protégé de Dieu, Philippe Auguste, sur des ennemis de Dieu, Jean sans Terre et Otton IV qui ont été excommuniés. En outre, l’empereur, parce qu’il était pressé d’en finir, a payé son péché d’orgueil et, surtout, subi les foudres divines pour avoir osé livré le combat un dimanche, un jour de la trêve de Dieu…

Les principaux acteurs sont les chevaliers. Si la bataille est rare pour eux, les tournois sont plus fréquents et permettent de se perfectionner et de manier de nouvelles armes, comma la lance. Ils offrent aussi un exutoire aux chevaliers privés de bataille.

L’argent explique beaucoup de choses. Ainsi, quand les chevaliers se battent, ils ne tuent pas, sauf par accident, mais ils font des prisonniers, comme le comte de Flandre et le comte de Boulogne. En effet, les rançons très élevées permettent aux vainqueurs de rembourser les frais d’équipement. Mais l’argent permet aussi de financer des bandes armées, des mercenaires, les « routiers », qui se comportent comme des personnages sanguinaires et brutaux. Ils n’ont pas les mêmes valeurs que les chevaliers et sont donc l’objet du plus grand mépris.

Enfin, les fantassins constituent ce que Duby appelle le « prolétariat de la guerre ». On les trouve dans les deux camps. Ce sont des hommes du peuple et paient un lourd tribut au combat. Ils s’organisent en communes en se regroupant autour du curé puis de l’évêque dès le XIe siècle.

Bouvines, première victoire sur les Allemands

La troisième et dernière partie de l’ouvrage s’intitule « Légendaire ». Dans un premier chapitre, l’auteur s’intéresse à « la naissance du mythe ». Pour cela, il étudie les historiens et chroniqueurs du XIIIe siècle en analysant 275 sources : Annales et Chroniques venues de toute l’Europe. Outre la Philippide, Duby s’appuie sur la Relatio Marchianensis de Pugna Bovinis, rédigée peu après la bataille dans le monastère de Marchiennes, et les Flandria generosa, les chroniques flandriennes, dont certaines lignes ont été écrites par un moine ayant assisté à la bataille.

Georges Duby remet en cause la Philippide qui possède trois défauts majeurs : elle livre une vision manichéenne de la bataille, les « bons » (les Français) s’opposant aux « mauvais » (les autres) ; elle résume toute l’action en un « un seul nœud dramatique » qui est le duel entre Philippe Auguste (Dieu) et Otton IV (Satan) ; enfin la victoire est montrée comme un triomphe national.

La mémoire de la bataille reste vive entre trente et cinquante années après la mort de Philippe Auguste, en 1223. Puis elle sombre dans l’oubli presque total dès le début du XIVe siècle.

Dans le second et ultime chapitre, « Résurgences », Duby s’intéresse au retour du souvenir de la bataille aux XIXe et XXe siècles. Ce chapitre constitue un avertissement à ceux qui travaillent sur les sources pour écrire l’histoire.

Au XIXe siècle, les historiens mettent l’accent sur la férocité allemande pendant la guerre de 1870 et la bataille de Bouvines réapparaît à cette époque-là et est enseignée à l’école obligatoire.

Puis, au début du XXe siècle, le ton est plus agressif : « « C’est notre première victoire sur les Allemands » dit froidement le Cours de C. Calvet » écrit Duby. On commémore le sept centième anniversaire de la bataille en juillet 1914, quelques semaines avant le début de la Grande Guerre. Avec l’idée de la Revanche sur les Allemands, cette bataille a plus de succès que Jeanne d’Arc dans le sentiment nationaliste : car Jeanne d’Arc combattait les Anglais ; or, ces derniers sont les alliés de la France à cette époque ; au contraire, à Bouvines, Philippe Auguste a vaincu des Allemands.

Après 1945, le souvenir de la bataille disparaît. « Que viendrait faire Bouvines dans un enseignement donné aux enfants d’une Europe rassemblée ? » se demande l’auteur.

Concilier la longue durée et l’histoire événementielle

Le Dimanche de Bouvines a été publié à une époque où c’est l’école des Annales qui dominait la recherche historique et par un historien lui-même proche des Annales. Or, cette école s’intéressait à la longue durée, aux séries chiffrées, aux statistiques, à l’histoire des structures sociales et économiques. En somme, elle rejetait le singulier, l’événement, l’histoire événementielle… l’« histoire-batailles », l’histoire politique, diplomatique et militaire surtout, qui avait caractérisé l’école méthodique. Ce livre signifiait-il un retour à l’événement ?

Ce n’est pas si sûr. D’abord parce que, on l’a vu, l’événement lui-même n’occupe qu’une partie, la première, qui n’est même pas la plus étoffée. Ensuite, la deuxième partie est une véritable analyse sociologique et ethnographique du fait militaire aux XIIe et XIIIe siècles. Duby montre qu’un événement – en l’occurrence la bataille de Bouvines – peut éclairer toute une époque.

Enfin, la troisième et dernière partie est une analyse de la manière dont sont rapportés les faits au fil des siècles. Duby étudie la source pour elle-même pour comprendre comment l’événement a été « fabriqué ». À travers un événement bien daté et bien localisé, ce sont plusieurs époques, plusieurs siècles, du XIIIe au XXe, qui sont étudiés : nous sommes en plein dans la longue durée, autrement dit dans l’esprit de l’école des Annales.

En définitive, le titre de l’ouvrage donne l’apparence trompeuse d’un retour à l’événement. Ce livre, au contraire, a cherché à concilier l’esprit des Annales et l’événement, l’analyse des structures sociales et l’histoire événementielle.

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DUBY, Georges, Le Dimanche de Bouvines, Paris, Gallimard, 1973.

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